OPINION (SONDAGES D’)


OPINION (SONDAGES D’)
OPINION (SONDAGES D’)

L’expression «opinion publique», généralement confuse, recouvre en réalité un ensemble de phénomènes qui constituent un champ d’investigation scientifique pour la psychologie sociale. Observables seulement à partir des comportements individuels, les phénomènes d’opinion publique révèlent l’existence d’un ordre naturel quand on les analyse dans une perspective collective.

La connaissance scientifique des phénomènes d’opinion publique a commencé avec l’institution des enquêtes par sondage. Les sondages d’opinion s’inspirent de deux grands principes: observation directe des comportements d’opinion individuels, généralement par le moyen d’un questionnaire préalablement testé, posé oralement par un professionnel de l’enquête; choix raisonné des sujets interrogés, afin de constituer un échantillonnage représentatif de la population à étudier.

L’intérêt des sondages est double: scientifiquement, ils recueillent une riche matière à la disposition des spécialistes de sciences humaines, et c’est pourquoi se sont constitués des centres d’archives conservant les données d’enquête; pratiquement, les résultats des sondages contribuent à éclairer l’action, à la fois pour le bénéfice des dirigeants responsables des sociétés modernes et pour celui des simples citoyens, souvent désorientés par l’effet des propagandes.

1. Délimitation du domaine

On attribue à sir William Temple (1671) la première esquisse d’une théorie de l’opinion comme une des sources de l’autorité politique. L’expression même d’opinion publique aurait été forgée par Jean-Jacques Rousseau en 1762. Mais, avant eux, Machiavel parlait déjà de la force de l’opinion, «la publica voce e fama» , et Shakespeare avait fait allusion à cette puissance de l’opinion, créatrice des régimes et des rois (Henry IV , I, III, 2). En remontant le cours de notre histoire culturelle, on constate qu’Hérodote et Thucydide voyaient dans l’opinion publique, non encore dénommée, un mécanisme garantissant la légitimité, Tite-Live et Cicéron un soutien de fait de l’autorité constituée ou une force capable de la détruire, Virgile un agent de transmission irrésistible de l’information dans les masses. Platon s’en défie, Aristote s’y confie, Alcuin la déifie, Hobbes et Locke la justifient. Puis, le vocable étant bien institué, les modernes et les contemporains, historiens, philosophes, politicologues, publicistes, sans oublier le public général, l’utilisent sans critique, pour en faire l’objet de descriptions et le principe d’explications.

Les sens vulgaires

Il est impossible de trouver une définition satisfaisante de l’opinion publique, et, s’il en est ainsi, c’est qu’en réalité le mot et l’idée présentent tous les caractères de confusion et d’indétermination des notions vulgaires, par opposition aux concepts scientifiques. Dès 1888, James Bryce dénonçait certaines négligences dans l’usage du mot. Un demi-siècle plus tard, F. H. Allport analysait huit erreurs dans la conception de l’opinion publique. En 1952, Curtiss M. Mac Dougall énumérait six sens dans lesquels l’expression est utilisée et W. Phillips Davison (1958) en relevait trois usages populaires illégitimes. On trouvera des remarques analogues chez les auteurs plus récents (par exemple H. L. Childs, Public Opinion ).

Une des méprises les plus fréquentes consiste à personnifier soit l’opinion publique, soit le public. Le terme devient alors le sujet grammatical d’un verbe actif. On dit: l’opinion pense que... le public veut que... les masses s’indignent de ce que... L’erreur évidente de cet usage provient du fait que les seuls agents observables dans l’expérience sont des individus.

Une autre conception, fort commune en histoire si l’on en croit les spécialistes de cette discipline, consiste à réifier des ensembles d’émotions, de désirs, de croyances, de volontés, constituant le contenu de ce qu’on appelle l’esprit public. Ne pouvant évidemment être observés directement, ces contenus sont inférés à partir des événements que l’on prétend précisément expliquer par cette opinion publique supposée.

Plus ou moins lié à la conception précédente et dénommé le «malentendu journalistique» par F. H. Allport, on rencontre un usage qui identifie l’opinion publique aux prises de position adoptées dans les organes de l’information collective par les éditorialistes et commentateurs, souvent au nom d’un public muet et inaccessible.

Certains auteurs, invoquant le fait, réel ou supposé, que les membres d’une communauté sociale quelconque entretiennent, spontanément ou après y avoir été provoqués, les opinions les plus diverses et les plus superficielles sur les thèmes les plus variés, proposent de réserver la notion d’opinion publique pour les cas où ces opinions ont été formées «rationnellement», à la suite de «discussions publiques». Cette conception d’une opinion publique légitime répond assurément au besoin de justifier l’autorité et la loi, qui y recherchent leur fondement; mais, mêlant arbitrairement le fait et le droit, elle n’apparaît elle-même ni plus justifiable ni plus opérationnelle que les précédentes.

Cet état de confusion extrême dans lequel on trouve la notion courante d’opinion publique s’explique, selon Paul Lazarsfeld, par les conditions historiques de sa constitution. Introduite pour représenter un amas d’observations, de problèmes pratiques et de soucis normatifs, elle a trouvé son point d’ancrage dans une expression. Ce n’était pas une raison suffisante pour la réifier.

Les phénomènes d’opinion publique

La difficulté de délimiter l’opinion publique étant très grande, il serait fort imprudent de l’identifier aux résultats des consultations électorales ou des sondages. Toutefois, quiconque consulte les données numériques ainsi recueillies ne peut manquer d’être frappé par certaines caractéristiques régulières des phénomènes.

On constate, par exemple, que certains thèmes, problèmes, événements, personnes, attirent et retiennent l’attention de masses considérables d’individus; que ces thèmes sont l’objet d’échanges interpersonnels excessivement nombreux; que l’information qui les concerne se diffuse avec une rapidité extrême. Et l’on observera même qu’un examen quantitatif permet de classer ces thèmes les uns par rapport aux autres, comme on sait ordonner, grâce à la notion de température, le corrélatif physique de la sensation de chaud et de froid: c’est ainsi qu’on définit et qu’on calcule le «potentiel de diffusion d’une nouvelle».

Bien plus, dans ces thèmes qui mobilisent d’importantes fractions du public, des valeurs sont perçues par les individus; et les individus s’orientent par rapport à ces valeurs, en éprouvant des sentiments, en formant des jugements et en prenant des positions, généralement différenciées, ou même opposées, entre lesquelles ils se partagent. Or, de nouveau, on a l’impression que ce partage a quelque chose d’objectif, et les données quantitatives confirment ce caractère d’objectivité. Cela ne veut pas dire que les proportions du partage soient nécessairement identiques et constantes à travers les diverses catégories sociodémographiques entre lesquelles on peut analyser l’ensemble du public. Mais, pour diverses qu’elles puissent être, elles paraissent se concentrer autour d’un point moyen, donnant l’impression d’un tireur qui cherche à atteindre le centre d’une cible et s’en rapproche plus ou moins selon des conditions aléatoires.

Quelques lois mathématiques

L’approximation de l’opinion comme d’un centre n’est, naturellement, qu’une métaphore, et d’ailleurs la notion de conditions aléatoires recouvre des ignorances que l’on espère provisoires. En fait, sur plusieurs points, le mur du hasard pur est déjà traversé, laissant apercevoir des régularités plus fines, même si elles restent d’ordre probabiliste. C’est ce qui s’est passé pour les estimations du coût de la vie, dont il existe une longue série depuis 1945. On a pu constater qu’elles se distribuent d’une manière log-normale, c’est-à-dire que, quel que soit le cadre sociodémographique dans lequel sont observées et analysées les estimations individuelles, les logarithmes des sommes estimées nécessaires à une famille de quatre personnes se répartissent selon la loi de Gauss: régularité remarquable, et d’autant plus qu’elle est généralisable à toutes les opinions qui s’expriment d’une manière quantitative.

Elle n’est pas la seule. C’est ainsi que, toujours dans le cas des estimations du coût de la vie, on retrouve presque exactement les mêmes écarts relatifs dans les sommes que les individus estiment nécessaires; et on remarque que l’ordre des réponses recueillies dans les différentes catégories sociodémographiques reste inchangé avec le passage du temps. D’autre part, la relation entre l’estimation faite par un individu et son propre revenu, tel qu’il le perçoit, paraît suivre une loi simple; cette relation se précise encore quand on introduit comme variable supplémentaire le nombre de personnes à son propre foyer: on voit alors que tout se passe comme si chaque individu, toutes choses égales d’ailleurs, produisait son estimation sur la base d’une simple règle de trois, à partir d’une projection de son propre cas.

Le domaine politique offre d’autres occasions de construire des modèles. C’est ainsi qu’un schéma associant trois variables, et présenté à titre tout provisionnel par Lazarsfeld pour rendre compte de l’élection présidentielle américaine de 1940, s’est trouvé validé et précisé pour l’élection française de décembre 1965.

On doit donc comprendre que l’expression d’opinion publique ne désigne pas un objet, mais un ensemble complexe de phénomènes, c’est-à-dire un domaine d’étude.

Le rôle des cadres institutionnels

Les frontières de ce domaine n’ont pas encore été reconnues. Dès à présent, toutefois, on peut dire qu’elles englobent certainement les institutions particulières de la société considérée. Margaret Mead a été la première à attirer l’attention sur ce point. Dans un article de 1937, elle présentait trois peuples du Pacifique – les Balinais, les Iatmul et les Arapèches – organisés de façon très différente: les problèmes qui intéressent l’ensemble de la collectivité y sont aussi traités très différemment. Chez les premiers, on trouve une société entièrement réglée, où chacun a sa place; c’est l’ordre social qui commande, l’individu n’a pas à se décider lui-même; virtuellement, en face d’un problème collectif, il y a toujours une réponse dans la loi. Chez les deuxièmes, il n’y a pas d’autorité centrale, mais la société est fortement structurée à plusieurs points de vue simultanés (phratries totémiques, clans patrilinéaires, clans matrilinéaires, clans d’âge); sur un problème particulier, l’individu sait toujours à quelle division sociale il se rattache et quelle position il doit rejoindre. Chez les derniers, dépourvus d’autorité centrale, d’institutions politiques, de groupements sociaux durables, l’individu est livré à son propre jugement, et s’il doit consulter ses proches, ceux-ci à leur tour opineront d’une manière purement individuelle. Il est donc indispensable de considérer la substructure institutionnelle pour aborder, dans un cas déterminé, l’étude des phénomènes d’opinion publique.

On remarquera, comme Margaret Mead invite ses lecteurs à le faire, que les trois formes sociales qu’elle a analysées dans un cadre ethnologique se retrouvent en Occident à l’occasion des problèmes collectifs. Il y a des cas où l’opinion individuelle n’est pas en cause, où la décision ne peut venir que d’une interprétation de la loi. D’autres fois, le problème se pose en termes d’opposition de groupes, et chacun s’alignera sur la position de son groupe; entendons, comme cela se passait déjà chez les Iatmul, parmi les nombreux groupes auxquels il appartient – groupes familial, politique, religieux, professionnel, régional, de sexe, d’âge, et ainsi de suite –, sur la position de celui de ces groupes qui est mis en cause par le problème. Il y a enfin les cas où chacun se sent autorisé, et même invité, à donner sa réponse individuelle.

À ce dernier type de cas appartient notamment, dans les démocraties occidentales, selon toutes les apparences de fait et toutes les stipulations du droit, l’organisation des consultations électorales, basée sur le dénombrement des suffrages individuels et secrets, symbolisée et matérialisée à la fois par la liste électorale et l’isoloir. Mais cette interprétation philosophique du suffrage universel majoritaire n’est pas la seule possible, comme on le voit bien chez les écrivains soviétiques (cf. B. A. Grouchine, 1967). La plupart des auteurs occidentaux qui ont traité dogmatiquement de l’opinion publique risquent donc d’être taxés de provincialisme sociologique.

2. À la recherche d’une méthode

Les débuts des sondages d’opinion

Les sondages d’opinion sont nés dans des sociétés à régime parlementaire, et la philosophie politique auxquels ils correspondent est celle du suffrage individuel. Parmi les lointains précurseurs, on doit citer Daniel Defoe en Angleterre et le comte de Lavalette en France, qui, pour l’information personnelle du Premier ministre Harley et de Napoléon respectivement, avaient mis sur pied des réseaux de correspondants locaux les tenant au courant de l’état d’esprit du public.

C’est toutefois en Amérique, à l’occasion de l’élection présidentielle de 1824, simultanément dans le Harrisburg Pennsylvanian et dans le Raleigh Star , que firent leur apparition deux initiatives qui préfigurent les sondages modernes d’opinion: il s’agissait d’enquêtes préélectorales; on consultait individuellement un certain nombre d’électeurs; enfin les résultats de la consultation étaient publiés. La tradition de ces «votes de paille» se maintint longtemps aux États-Unis, en fait jusqu’à ce mardi 3 novembre 1936, lorsque le Literary Digest , auquel cette technique avait depuis vingt années assuré des prédictions correctes et qui cette fois avait consulté plus de deux millions d’électeurs, vit son annonce de la victoire de Landon contredite par la réélection du président F. D. Roosevelt; alors qu’au même moment se trouvaient confirmés trois sondages, indépendamment conduits par Archibald Crossley, Elmo Roper et George Gallup.

Le développement de la pratique

On peut donc dater de la fin de 1936 la naissance des sondages d’opinion politique. En fait, la technique du sondage était déjà d’usage courant dans les études de marché; et celle-ci avait été rendue pratique, après les découvertes des mathématiciens probabilistes du XVIIIe et du XIXe siècle, notamment par les efforts tenaces et clairvoyants d’un statisticien norvégien, A. N. Kiaer, entre 1890 et 1900, en faveur de la «méthode représentative». À la fin de la Première Guerre mondiale, quand il avait fallu en Europe reconstituer rapidement et à moindres frais les statistiques des nations rentrées dans la paix, la méthode représentative avait connu une grande popularité.

Toutefois il ne s’agissait pas encore d’évaluer la force respective des courants d’opinion sur les questions politiques, encore bien moins d’y attirer l’attention du public. L’année 1937, après le test de novembre 1936, va voir dans de nombreux périodiques américains, notamment dans le New York Times et dans Fortune , apparaître une rubrique régulière de nouvelles d’opinion. Dès 1938, des instituts d’étude de l’opinion commencent à se créer en France et en Grande-Bretagne, puis ultérieurement en Australie, au Canada, dans les pays scandinaves, aux Pays-Bas, en Belgique, en Italie, en Tchécoslovaquie, en Hongrie, au Mexique, au Brésil. En 1947, un premier colloque international réunit les praticiens à Paris, un second en Angleterre. En 1948 s’organise une Association mondiale pour l’étude de l’opinion publique, qui tient des congrès annuels, jouit du statut consultatif auprès de l’U.N.E.S.C.O. et est représentée au Conseil international des sciences sociales.

La liste des pays qui disposent d’au moins un institut d’étude de l’opinion ou dans lesquels des sondages ont été entrepris est longue et s’accroît sans cesse. Elle comporte la plupart des États d’Europe, y compris les anciens États socialistes, dont presque tous ont envoyé des stagiaires se former en Occident, notamment en France; la plupart des États d’Amérique latine; en Asie, l’Iran, l’Inde, le Japon, Taiwan; et, en Afrique, un bon nombre de républiques noires (il existe un Institut d’opinion publique ivoirien).

Le principe du sondage

La technique de base des sondages est l’utilisation de la méthode représentative. C’est sa méconnaissance qui distingue avant tout les votes de paille des sondages, et qui explique la déconvenue du Literary Digest en 1936. Le principe n’a rien de mystérieux.

Comme plus tard les sondages, les votes de paille s’inspiraient de l’idée intuitive qu’il n’est pas nécessaire d’inventorier la totalité d’une population pour se faire une idée de ses caractéristiques: un échantillon suffit. Le voyageur qui débarque pour la première fois à Dakar a vite fait de découvrir, s’il ne le savait pas, que la majorité de la population est noire. Toutefois, s’il se limite à certains établissements et à certains quartiers, il pourra retirer une fausse impression d’une assez forte proportion de Blancs. C’est ce qui risque de se passer si l’on oublie que l’échantillon ne doit pas être choisi d’une manière quelconque.

La manière la plus sûre de rendre représentatif un échantillon est de le choisir aléatoirement, c’est-à-dire par un rigoureux tirage au sort. Dans ces conditions, la théorie montre que l’écart auquel on s’expose, avec une probabilité donnée (par exemple au plus trois chances sur mille) entre la proportion trouvée pour une caractéristique dans la population entière (si cette population est grande), variera en raison inverse de la racine carrée de la taille de l’échantillon. C’est la loi des grands nombres. Elle permet, quand on s’est fixé la grandeur du risque qu’on accepte de courir et la valeur maximale de l’erreur en plus ou en moins à laquelle on s’expose avec cette probabilité, de déterminer la taille minimale de l’échantillon (fig. 1). Cela n’est vrai toutefois qu’à la condition de se placer dans le cas de la loi des grands nombres, c’est-à-dire d’avoir satisfait à un ensemble de conditions techniques.

3. Les techniques de sondage

Techniques d’échantillonnage

La première et la plus visible des conditions imposées par la loi des grands nombres, c’est la détermination aléatoire de l’échantillon. Il est relativement facile de s’y conformer s’il existe pour la population à étudier un fichier exhaustif, à jour et accessible. Ces trois éléments sont rarement réunis pour une population nationale. L’échantillon aléatoire est de pratique courante pour les enquêtes nationales aux Pays-Bas. Ailleurs, on y recourt toutes les fois qu’on le peut (par exemple pour une enquête parmi les abonnés d’un journal).

À défaut de fichier satisfaisant, le tirage au sort peut aussi se faire sur zones déterminées topographiquement, moyennant une procédure appropriée pour choisir aléatoirement la localisation des sujets à interroger. Cette technique est largement utilisée aux États-Unis, où l’ensemble du pays, y compris les régions rurales, est découpé par l’administration en aires de petites dimensions. En Europe, cet échantillonnage topographique est plutôt réservé aux habitats urbains.

On doit souligner que l’un et l’autre de ces procédés d’échantillonnage soulèvent de nombreuses difficultés pratiques, en raison notamment de l’extrême dispersion des sujets choisis. De plus, les erreurs d’adresse, les absences prolongées, les refus de répondre posent aussi des problèmes théoriques. Il est reconnu que, dans ces cas, toute substitution est illégitime.

Un autre procédé, d’un emploi fréquent, est l’échantillonnage proportionnel. Puisqu’un échantillonnage rigoureusement aléatoire amènerait un échantillon dont la structure sociodémographique est sensiblement identique à celle de la population totale, et puisque les variables sociodémographiques – l’expérience le révèle – sont généralement associées d’une manière étroite aux caractéristiques qu’on étudie (par exemple aux opinions politiques), on établira a priori un plan d’échantillonnage où cette structure sociodémographique sera respectée. Une abondante expérimentation montre que le procédé proportionnel amène des résultats comparables à ceux des autres procédés, théoriquement plus satisfaisants.

Techniques d’enquête

Pour fondamental qu’il soit, l’établissement du plan d’échantillonnage ne représente qu’une faible partie de la technique des sondages. À l’heure actuelle, on peut dire que cette partie, la plus au point, est celle qui entraîne le minimum d’erreurs. La traduction du thème d’étude en questionnaire, le recrutement, la formation, la surveillance des enquêteurs, l’exploitation des réponses recueillies, c’est-à-dire la codification des questionnaires, le dépouillement (généralement par ordinateur), les analyses, la rédaction des conclusions requièrent une ingéniosité et une inventivité incessantes de la part des professionnels des sondages. Leurs expériences récentes et les techniques nouvellement mises en œuvre font l’objet des échanges qui ont lieu lors de leurs rencontres annuelles. Par exemple, le climat d’insécurité qui règne présentement aux États-Unis fait que l’enquête à domicile y est devenue bien plus difficile qu’en Europe.

Les publications spécialisées, notamment le Public Opinion Quarterly (fondé en 1937), rendent compte des recherches et des nouveautés. C’est ainsi que la question des rapports entre enquêteur et enquêté, en cas de race ou de statut social différents, a donné lieu à beaucoup de travaux, dont les résultats se compliquent constamment. Pour donner une idée de l’ingéniosité de certaines techniques, on citera un mode d’interrogation utilisé aux États-Unis pour évaluer le nombre des avortements provoqués. La femme interrogée est mise en présence de deux questions: (A) J’ai été enceinte au cours des douze derniers mois et j’ai mis fin à ma grossesse par un avortement: oui ou non? (B) Je suis née au mois d’avril: oui ou non? La femme procède alors elle-même, hors la vue de l’enquêteur, à un tirage au sort, par boules contenues dans une boîte, de la seule question à laquelle elle répondra. L’enquêteur ne saura pas à laquelle des deux questions la femme aura répondu. Mais la proportion p 1 des boules appelant la question B étant connue, ainsi que la probabilité p 2 de naître au mois d’avril, le nombre de réponses affirmatives à la question B est évidemment Np 1p 2 si N est le total des personnes interrogées. Par différence, on connaîtra donc le nombre des réponses affirmatives à la question A, tout en ayant assuré d’une manière absolue l’anonymat des femmes qui les ont faites.

Techniques d’analyse

Les organes de l’information collective qui, reproduisant ce qu’on appelle les résultats des sondages, diffusent désormais les nouvelles de l’opinion, ne laissent guère soupçonner les analyses scientifiques que les données recueillies au cours des enquêtes rendent possibles. Ces analyses ont été considérablement développées par l’usage des grands calculateurs électroniques. Jusque-là, on se bornait généralement à procéder au fractionnement des résultats d’ensemble dans les diverses catégories sociodémographiques, et à rechercher les combinaisons des réponses à deux ou parfois trois questions. Désormais, on effectue couramment des analyses factorielles ou multivariées, des analyses de segmentation ou de typologie. L’analyse de segmentation, par exemple, se propose d’établir un ordre hiérarchique décroissant entre les dimensions sociodémographiques et leurs associations successives, selon la grandeur des différences qu’elles entraînent pour la fréquence d’une caractéristique, par exemple une opinion (fig. 2).

L’analyse typologique, développée parallèlement par les sondages et en biologie, se propose d’opérer une réduction progressive de familles constituée à chaque étape de la réduction par les individus qui sont les moins dissemblables à l’égard de certaines caractéristiques (par exemple des opinions) généralement nombreuses et considérées comme intéressantes par rapport au thème étudié (la figure 3 présente une typologie des attitudes religieuses en France).

Essor des sondages en France: l’exemple des années 1960

Les sondages d’opinion sont devenus une institution des sociétés industrielles. Une enquête américaine effectuée en 1966 montrait qu’à cette date 35 p. 100 du public des États-Unis avait été interrogé au moins une fois. En 1965, immédiatement à la suite de l’élection présidentielle, l’Institut français d’opinion publique constatait que 33 p. 100 des Français avaient eu connaissance des sondages préélectoraux, et, en 1967, pour le second tour des élections législatives, la proportion, augmentant encore, atteignait 42 p. 100.

Le premier résultat, pour ainsi dire interne, est la facilité plus grande du travail d’enquête, car le public ne s’étonne plus de recevoir la visite d’un enquêteur (contrairement à ce qui se passe en Pologne par exemple, où les sondages sont encore exceptionnels).

Politiquement, les sondages d’opinion jouent un rôle croissant dans les délibérations des assemblées législatives, comme le notait en 1967 un éminent statisticien américain. Il est certain qu’en France des décisions importantes sont précédées d’enquêtes par sondages, par exemple le déplacement des Halles de Paris, la réforme du Code civil sur les conventions matrimoniales ou sur le régime des successions. Bien plus, les candidats trouvent dans les sondages un instrument d’évaluation de leurs chances. Louis Harris écrivait en 1963 qu’il avait réalisé sur commande plus de cinq cents sondages politiques entre 1956 et 1962, et les estimations qu’il faisait à cette date furent confirmées par une enquête de 1966 auprès des candidats élus: recourent au sondage un dixième des candidats à un poste de représentant au Congrès, un tiers des candidats sénateurs, trois quarts des candidats gouverneurs.

On a dit parfois que la publication des sondages influence les électeurs. Il faudrait s’entendre sur le sens du mot «influence». En étudiant, chiffres en main, l’influence de deux campagnes électorales, Paul Lazarsfeld a montré que leur effet de loin le plus fréquent est la simple confirmation des électeurs dans leurs opinions. Ensuite, et par ordre décroissant, on trouve l’activation des opinions, la neutralisation, la conversion, et enfin l’effet nul (les indécis restent indécis). Encore faut-il remarquer que les changements individuels se compensent souvent. Ainsi en France, en comparant les comportements individuels des électeurs en 1968 à leur comportement en 1967, on voit que le Parti communiste en 1968 a perdu 18,5 p. 100 des voix qu’il avait reçues en 1967, mais reçu 19,6 p. 100 de voix d’autres provenances par rapport au nombre de 1967; la Fédération de la gauche a perdu 32,7 p. 100 de ses voix, mais en a gagné 34,2 p. 100. Seuls les gaullistes enregistrèrent un gain net sensible, avec une perte de 21 p. 100 surcompensée par un apport de 31,5 p. 100.

Deux enquêtes de l’Institut français d’opinion publique permettent d’estimer l’amplitude des changements individuels qu’il est possible d’attribuer aux sondages. En 1965, parmi ceux qui ont eu connaissance des sondages, 9 p. 100 déclarent qu’ils ont été incités à voter pour le général de Gaulle, et 9 p. 100 à voter contre lui; en 1967, 3 p. 100 ont été «plutôt conduits à voter pour un candidat de la majorité» et 3 p. 100 ont été «plutôt conduits à voter pour un candidat de l’opposition». Ces changements se compensent donc exactement, c’est-à-dire que le résultat net de l’influence est nul.

Cela ne signifie pourtant pas que les sondages ne jouent aucun rôle. Mais c’est essentiellement un rôle d’information. Et nul n’a jamais dit que l’information servie aux électeurs est illégitime, surtout quand elle est exacte et scientifiquement fondée. On retrouve ici l’accord entre la technique des sondages et la théorie démocratique qui l’a inspirée. Car cette théorie comporte, comme la théorie du marché en économie politique classique, que chacun des agents sociaux, ici les électeurs, doit recevoir le maximum de lumière afin de pouvoir se conduire avec un maximum de rationalité.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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